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Armagnac : l'or du Sud-Ouest

Chers lecteurs, chères lectrices, j'ai pêché. Rien de bien méchant me direz-vous, mais tout de même. Pour la première fois j'ai accepté de me faire inviter et je vais en parler. Bon rassurez-vous, je n'ai pas accepté n'importe quoi ! Et puis l'invitation n'empêche pas la critique... Dans les quelques lignes à venir, vous ne me verrez donc pas me prostituer pour la dernière marque de slips fluo à la mode, ou défiler comme égérie de l'ultime crème anti poignées d'amour. Non, j'ai bourlingué par monts et par vaux, au cœur d'un de ces pays de Cocagne qu'on aime à sentir sous ses pieds, dans son verre ou dans l'assiette. Laissant traîner ma curiosité au fil des maisons dont nous avons franchi le perron, j'ai été présenté à cet or en bouteille, venant lécher les contre-forts de notre ville rose : l'armagnac.

C'est à l'initiative du Bureau National Interprofessionnel de l'Armagnac (BNIA) que je me suis embarqué, un samedi matin habituellement dédié à la couette et l'oreiller, dans une de ces pérégrinations aux allures de colo pour adultes. Au programme, beaucoup d'Histoire, d'histoires et de confidences liquides, aux vapeurs parfois troublantes.
Bon, pour ce qui est de l'armagnac, je ne vais pas vous la jouer GO d'un jour, d'autres l'on très bien fait avant moi. Je vais donc laisser cet alcool de quiétude et ses larmes au flegme enivrant, menant tantôt aux flâneries de fin de repas, rythmant, souvent, les débats parfois houleux d'un apaisant Allegro ma non troppo, imprimer sa mesure sur cette belle journée de découverte.

C'est d'abord sur la commune de Saint-Puy, entre les murs de la famille Lassus que nous nous sommes laissés aller à une longue étreinte faite de bons mots défilant à outrance... L'impression que le Château de Monluc devenait le lieu où tout s'était passé. Des inimitiés de nos voisins anglais, poussant quelques vignerons gersois à ajouter un peu d'alcool à leur vin pour une meilleure conservation et assurer ainsi, la pérennité d'un commerce agricole auquel la vigne prenait part, au concours de circonstances, faisant d'un étourdi ayant oublié un peu de ce distillat de vinage au fond d'un fût, le père caché de cet élixir, tout y passe.
Mais le château de Monluc est surtout connu pour sa liqueur d'armagnac et d'orange, dite Pousse-Rapière. Personnellement, le produit ne m'enchantant guère, j'eus préféré continuer à boire paroles et tremper mes lèvres au creux de ces histoires où le temps joue les premiers rôles. Le repas de midi sera une première occasion. Les arômes de fruits confits, de miel, pain d'épices, chocolat, cuir, écorce d'orange, vanille, cire d'abeille... rythmant un déjeuner aux couleurs et senteurs de l'or du pays. Une mention particulière pour ce 1986, porté par la fraicheur d'une rose, la gourmandise d'une figue et la noblesse d'une patine d'une rare finesse. L'armagnac se plait à table, essayez un accord mêlant son caractère à une belle tranche de roquefort et vous comprendrez. 

La sieste n'étant pas au programme des réjouissances du jour, nous quittons alors cette demeure faite de souvenirs et d'histoires dans l'Histoire. Blaise de Monluc, guerrier pacificateur de notre chère Gascogne et compagnon posthume de notre séjour au creux de ses murs y acheta par exemple, la paix de son pays, à grands coups de cuillers caloriques. Comme quoi, cette fière rapière, emblème des lieux, ne fut qu'une frêle arme en comparaison du pouvoir des mets locaux, liquides ou solides.

 
Les mémoires alourdies par tant d'anecdotes, nous continuâmes notre périple en direction de Lannepax pour y découvrir le travail d'un autre ambassadeur de l'armagnac : la famille Delord. Au delà de la grande qualité des armagnacs produits par cette belle maison, c'est au coeur de ce process d'élaboration que se trouve une grande partie des charmes de cette romance liquide. Des alambics, à la rutilance entamée par un usage sans faux-semblant, au chai, permettant aux eaux de vie d'Armagnac de murir sereinement, avant de terminer parfois leur course au Paradis, lieu de repos où le temps s'efface pour que la mémoire du domaine puisse perdurer à jamais (ou presque), tout est symphonie de patience.

À la dégustation, la rondeur et la souplesse caractéristiques de la maison, cajolent les humeurs sans manque de caractère. Ma préférence s'est porté ici sur un 25 ans d'âge au doux rancio balancé par la fraicheur d'un ananas confit et d'enivrante notes d'encens balayées par une pointe de poivre. Mais dans l'ensemble la gamme est accessible, avec des boisés assez discrets et bien fondus.
Mais l'Armagnac c'est aussi la Gascogne et le renouveau du vin, car la poésie des eaux de vie distille une patience que trop peu de gens prennent le temps de dompter. C'est ainsi qu'aujourd'hui, la région est aussi bien connue pour ses vins blancs aromatiques, balançant plus ou moins qualitativement un équilibre sucre/acide semblant convaincre bon nombre de personnes. Un essor qui bénéficie à la région, mais dont le charme semble se perdre dans ces vins souvent calibrés. Notre dernière étape au Domaine Chiroulet a contribué à dépeindre cette humeur chancelante qui semble poindre face à ce pragmatisme, dépassant de plusieurs têtes, l'idéaliste nourri au romantisme viticole des tous petits que je crois être. Tout y est pourtant : l'amour du métier, la passion, l'envie de bien faire... mais l'échelle d'un tel domaine, le besoin de maîtrise, me paraît être comme un nouveau courant idéologique se dressant face à un passéisme dont une part de moi-même ne démord pas de sa pérennité dans le temps. Les vins sont bien faits, mais ne possèdent pas cette flamme qui leur donne un peu plus que cette fonction nourricière première dont l'amoureux aime à s'affranchir. Mon intérêt se porte tout de même sur ce rouge, grande réserve 2010, bien jeune et encore marqué par l'élevage, mais dont la finesse lui confère une personnalité intéressante.
Reste ce caractère bien trempé d'un grand-père ne voulant pas céder aux sirènes d'un modernisme que l'on ne peut condamner tout de go. Ce travail, dont le temps n'a pas modifié les usages, permettant ainsi au domaine de proposer des armagnacs ancrés dans la Ténarèze. Des eaux-de-vie au caractère bien trempé, à la hauteur des six générations ayant pour but, depuis plus de 150 ans de bonifier ce terroir.
Au final, une belle journée placée avant tout sous le signe de l'Histoire. L'Histoire d'un pays de Cocagne, au sein duquel il fait bon se balader et se perdre dans les vapeurs enivrantes de cet élixir régional qu'est l'armagnac. J'y reviendrai, très bientôt, découvrir d'autres talents du vin, sous toutes ses formes, et ainsi, continuer à plaider la cause de cette quintessence liquide offerte par la terre, avec ces mots, au creux d'un petit verre de blanc (ce jour là, un godet de Vain de Rû de Dominique Andiran, autre bonhomme du cru), ou dans les murmures poétiques d'une coulée d'or, taillant sa route aux creux de la bouche, comme cette mémé de Larroque sur l'Osse, parcourant ses vignes à bicyclette, pour œuvrer comme tous, à promouvoir un pays qui vit de sa diversité. 
 
David Farge "ABISTODENAS"

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