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L'ennui avec l'humilité, c'est qu'on ne peut pas s'en vanter...

Qu'est-ce que le vin sinon une histoire de rencontres, d'échange et de partage ? Le vin, lubrifiant social par excellence, le vin, encre vivante ne demandant qu'à imbiber de souvenirs joyeux les pages blanches de nos mémoires... Et du vin, il en sera justement question dans ce nouveau billet dédié à une rencontre à la finalité bien plus riche qu'un simple réapprovisionnement du rayonnage gourmand de mes pensées. Une rencontre du mois de janvier, en marge de cette foultitude de salons montpelliérains agitant le monde du vin, qui aura su se laisser désirer un peu avant de venir se raconter au creux de ces quelques lignes.

En effet, à l'occasion de la dernière édition de Millésime Bio, grand messe régionale du vin plutôt propre, je me suis vu accordé la chance de festoyer un peu, entouré d'une de ces bandes de vignerons ayant véritablement le souci de son prochain.
Nous étions chez Jeff Coutelou, vigneron languedocien dont je vous ai déjà largement vanté les mérites, et surtout, la qualité des vins. Et en cette veille d'ouverture d'un des nombreux "off" de Millésime Bio, Les Affranchis pour ne pas le nommer, certains de ses amis vignerons ligériens avaient ainsi élu domicile au 7 rue de la Pompe, au cœur des ruelles étroites de Puimisson. Après un long trajet, les coffres pleins, ce repère d'un soir allait ainsi devenir un de ces temples de la bonhomie partagée.

Après moults trempages de lèvres dans un infini échantillonnage de vins et autres décoctions du domaine, tout le monde était enfin là. Et parmi les arpètes chargés de profiter d'une arrivée avancée pour goûter aux joies d'un repos réparateur, force est de constater que beaucoup auront goûté, certes, mais un brin différemment, chacun apportant sa pierre à l'édifice, à coups d'offrandes liquides dégainées sur place dans une rythmique soutenue. 

Ce soir, il fait SOIF !
Arrivés avec les derniers rayons de soleil de cette fraîche journée de janvier, Christian Venier et Marie-Julienne Gourlaouen sont ici chez leur ami. Vigneron à Madon, à quelques encablures de Blois, Christian y bichonne 8 hectares de vignes. On y parle de Cheverny et de Touraine pour les vins, mais avant tout d'un chic type que j'aurais regretté de ne pas rencontrer un jour. C'est fou comme le vin sait prendre une autre tournure quand nul ressentiment ou impression désagréable vient polluer le verre. Un gars bien à vos côtés rendra toujours meilleur le breuvage que vous dégustez. Si en plus il s'agit du vigneron lui même, et que ses vins sont vraiment bons, vous n'avez pas fini de picoler !


Bref, nous commençons à discuter entre les verres de Mas Coutelou divers et variés qui nous sont proposés par le maître des lieux. Au départ, on cause de tout sauf de vin, ne connaissant pas Christian en personne, impossible de déceler derrière une humilité et une curiosité sans faille que le "jeune homme" frisé, aux tempes quelque peu grisonnantes, est à l'origine de quelques superbes jus élaborés sur les terres de Jack Lang et de Louis XII. Et dans la décontraction d'une cave, alors que quelques truffes viennent se poser sous notre regard, les discussions s'enchaînent et nous voilà enfin en train de remonter de quelques centaines de kilomètres pour rejoindre les sols argileux de la vallée de la Loire.

Là-bas, Christian cultive ses vignes sans engrais chimique, ni insecticides ou désherbants. Il préfère travailler les sols et laisser se développer une flore indigène permettant d'exploiter et d'embouteiller une véritable expression de son terroir. Les vendanges sont manuelles et les grappes sont transportées en cagettes au confort luxueux jusqu'à la cave. 
Niveau raisin, la sélection est évidemment bicolore : sauvignon, orbois et chardonnay pour les blancs, gamay, pinot et cabernet pour les rouges. On notera aussi la présence d'un peu de pineau d'aunis pour une cuvée de rosé.
Mais revenons à notre soirée digne des tripots les plus enfumés de la prohibition... Dans cet enchevêtrement de bouteilles, Christian me tend un canon des Hauts de Madon et m'informe à mi-voix qu'il s'agit d'un assemblage de gamay et de pinot. Les éclats de rire couvrent largement la discussion, mais l'évidence de ce jus gourmand faisant des glissades aux quatre coins de mon gosier va un instant faire taire le brouhaha environnant. Que c'est bon ! Oh, ce n'est pas forcément compliqué, mais c'est d'une honnêteté telle qu'on se confesserait presque sur l'instant. Le vrai vin de copain, à moins que l'on ne parle simplement de vin vrai, comme le gars à qui j'ai serré la paluche quelques heures auparavant et qui cause depuis quelques minutes avec moi en éclusant quelques godets, comme si maintenant était toujours. De même avec Les Carteries où le pinot prend un peu plus le pas sur l'aromatique. Fringant et désaltérant, deux points essentiels que l'on oublie parfois de prendre en compte à l'heure où la soif se fait sentir...
Par la suite, la soirée deviendra vite une nuit, et nous ne comptâmes plus les ouvertures intempestives venues rincer nos papilles : entre les envolées de Moses Gad' sur fond de bulles vivaces, la sympathie toute naturelle d'Olivier Lemasson, la générosité pleine d'affection de notre hôte, et j'en passe, il ne pouvait en être autrement.

Évidemment, au petit matin, malgré le café, les voix embrumées remplacèrent les plaidoiries liquides de la veille. Et à l'heure de l'ouverture du salon, les visages étaient encore un brin marqués, n'empêche qu'il fallait goûter et faire goûter...

On passe de stands en stands, redécouvrir ceux qui ont nourri nos palais le temps d'une soirée et qui se remettent au boulot, en espérant faire vivre d'aussi bons moments que ceux passés autour de leurs vins, quelques heures auparavant. On croise des têtes connues, quelques cavistes toulousains avec qui je dégusterai justement les vins de Christian Venier. Je vous épargnerai le rébarbatif debriefing de dégustation retranscrit avec la rigueur d'un comptable que je ne suis pas, mais simplement, j'ajouterai, que la découverte des blancs m'a tout autant emballé. Des vins plus structurés que les rouges et des expressions très ouvertes des cépages locaux. Vraiment très bon... 
Mais, finalement, ce n'est pas vraiment là-dessus que j'ai envie de terminer ce billet. Car quelques semaines plus tard, c'est autour d'une bouteille offerte par Christian et Marie-Julienne, à l'heure du départ, que j'ai commencé à écrire ces quelques lignes. Quelques lignes pour partager le plaisir simple de telles rencontres. Aujourd'hui, il ne me tarde qu'une chose, comme la compote de poire que je peux engloutir par pots entiers pour me remémorer quelques souvenirs d'enfance, j'ai envie de boire à nouveau ces Carteries et autres Hauts de Madon, pour revivre ces instants d'échange qui font l'âme du vin.

Boire, partager et ainsi témoigner de cette rencontre avec un couple d'une rare gentillesse, pouvoir répéter combien j'ai apprécié ce moment et combien ces vins comme ces personnes méritent d'être connus et reconnus, car l'ennui avec l'humilité, c'est qu'on ne peut pas s'en vanter...

David Farge "ABISTODENAS"  

Les dessins utilisés dans ce billet sont d'Annie Bouthémy, illustratrice travaillant aussi au domaine.
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Pure...

Connaissez-vous l'histoire du marchand de sable ? Légende de nos premières années, celui qui devait venir pourrir notre pieux avec un peu de la plage voisine (sans les mégots) pour nous voir enfin dormir, n'a pas toujours réussi son coup. Pensez donc, foutre du sable sur la tronche de quelqu'un pour qu'il rejoigne les bras de Morphée. Une vaste fumisterie... Le sable, tout au plus, c'est ce parasite qui te reste au fond du maillot quand tu décides de quitter la plage, point.

Et pourtant, si toi aussi tu crois que le sable ne fait plus forcément rêver passé un certain âge, j'ai aujourd’hui de quoi te faire changer d'avis. Du moins, je le crois, surtout si tu aimes le bon vin.
De passage en terres castelpapales à l'occasion des Printemps de Châteauneuf, j'allais en effet rencontrer un de ces faiseurs de vin dont on aime à se rappeler, une fois ses canons vidés. Il est 22 heures ce samedi soir, alors que le marchand de sable a bien dû réussir à pieuter quelques marmots, au cœur de la cité des Papes, dans les murs de chez Ogier, la fête bat son plein. Du monde à voir, du monde voulant se faire voir, pas mal de pickpockets affamés autour du buffet, et surtout quelques vignerons qu'il est toujours agréable de rencontrer. En marge de cette cohue, dans la douceur printanière de cette soirée, c'est Julien Barrot, vigneron du Domaine La Barroche, qui s'avance vers nous, tout surpris que ses vins ne soient pas encore venus rejoindre la tablée centrale où s'entassaient, comme un bus de retraités approchant des toilettes à l'heure de la pause pipi, les bouteilles de ses camarades. Une tablée aux allures de mausolée, qui voyait se vider les flacons les uns après les autres, avec pour étalon de rigueur, le magnum ou le jéroboam, histoire de satisfaire une assemblée soudainement assoiffée (et peut-être un peu aussi pour se faire remarquer).

Bref, ni une ni deux, notre Robert Redford local, tel Sundance Kid (la moustache en moins), s'en va piller les cuisines en quête de quelques flacons de sa propre production. Quelques instants plus tard, le voilà de retour, un Jéroboam à la main et le sourire aux lèvres, content de pouvoir partager avec nous le fruit d'un travail qui s'avèrera exceptionnel. Outre le contenant imposant et agréable à regarder de part le design épuré de son étiquette, le vin que nous présentait ici Julien fut tout simplement une révélation. Je me savais déjà une préférence pour les vins de Châteauneuf issus des terroirs sableux de la région. Château Rayas ou même Pignan, dont le style Reynaud a définitivement charmé mes papilles un après-midi de septembre, en sont les parfaits ambassadeurs, mais quoi de plus agréable que de découvrir de nouveaux prétendants et de s'éclater encore et toujours dans cette diversité foisonnante que reste le vin.
Me voilà donc, un verre à la main, un verre de PURE 2009, grenache presque exclusif issu d'une parcelle unique de vignes centenaires au sol sablonneux quelque part à l’intersection des quartiers « Grand Pierre », « Rayas » et « Pointu ». La quintessence de mon goût pour le Châteauneuf en quelque sorte. Mais là où il y a de beaux raisins, il n'y a malheureusement pas toujours de grands vins. Il semblerait même que le vigneron ait un rôle dans cette histoire...
Ce soir là, on discute, et on boit plus qu'on ne déguste. Il y aura le salon, le lendemain, pour les questions précises et un poil plus techniques. Mais déjà, je me plais à boire, simplement. Le vin est bien évidemment encore un peu jeune, un peu serré et dense en première approche, surtout que le contenant de trois litres a préservé la jeunesse éclatante du nectar. Mais au fil des mots qui tissent la discussion, le vin prend de l'ampleur, de la finesse, de l'élégance. Le jus est pur, oui, comme l'indique  en relief sur une étiquette au blanc immaculé du plus bel effet cette inscription à valeur de sobriquet. Pur et profond, mais surtout, préservant la fraîcheur d'un fruit encore croquant des rayons d'un soleil pouvant cuire une grappe aussi rapidement qu'un hollandais sur la plage. Le vin se trouve ainsi doté d'une buvabilité à en faire pâlir une bouteille de poulsard, et surtout, arbore une palette aromatique où notes florales et minéralité peuvent pleinement s'exprimer. 
Le lendemain, de passage sur le stand, j'ai pu évidemment transformer l'essai en goûtant au reste de la gamme. Toujours cette fraîcheur, cette vivacité, évident dénominateur commun de la production du domaine qui confère à ces vins une digestibilité toujours agréable quand on a le souhait de boire parfois un peu plus d'un verre d'un même vin. Intéressant aussi de juger du dernier millésime de PURE, pour se dire qu'indéniablement il s'agit d'un grand vin, et que les impatients seraient vraiment mal inspirés de venir troubler un repos à l'évidence salutaire. Il y a tellement de bonnes choses à découvrir à boire ailleurs en attendant ! Agréablement surpris aussi par cette Fiancée dont le mordant de la syrah vous embarque immédiatement vers des latitudes plus septentrionales.

Évidemment il n'y eut pas qu'un seul coup de cœur sur ce salon. J'aurais pu vous parler du Domaine de Villeneuve où Stanislas Wallut se plait à apposer sa griffe sur de très beaux flacons. J'aurais aussi pu vous causer de Laurent Charvin et de ces Côtes du Rhône aussi appétissant que ces Châteauneuf-du-Pape. Oui, j'aurais pu vous parler de bien des belles choses, mais le plaisir de la découverte et de ces instants partagés avec Julien aura pris le pas sur mon désir d'analyse linéaire d'une journée placée sous le signe du grenache.
Et finalement, attablés autour de quelques huîtres, cochonnailles et autres fromages parfois agrémentés, prenant le temps de parler encore un peu alors que le soleil de midi nous intime une pause, nous profitons. Et de cette posture de jouisseur impénitent dont j'essaie de savourer chaque instant, je me dis que certains plaisirs méritent parfois que le marchand de sable prenne un peu de retard...

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